Les entreprises dans le collimateur de l’opinion
Par Mayeul l'Huillier
31 mars 2009 •
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Parachutes dorés, moralisation du capitalisme, bonus dans les entreprises, suppression des stock-options : pas une semaine ne passe actuellement sans que le monde de l’entreprise ne soit mis en cause directement par les responsables politiques. La presse nationale a rejoint la mêlée, s’engageant dans une chasse aux sorcières, dénonçant dès qu’elle peut les agissements de certains groupes. Les coupables semblent cernés et la violence des attaques atteint parfois des sommets. Comment en est-on arrivé là ? Et quelle image ont réellement les Français du monde des entreprises ?
Le monde des entreprises : des affaires qui font parler les Français
Alors que les accusations liées aux rémunérations des patrons et de certains salariés se sont multipliées ces derniers jours, le baromètre Ifop Paris Match des conversations des Français montre que les scandales qui éclaboussent la vie des entreprises sont de véritables sujets de conversation pour les Français. Sans qu’il existe un lien formel entre ces événements et les sociétés dans leur ensemble, c’est à partir de ces discussions qu’évoluent les perceptions de nos concitoyens à l’égard du monde de l’entreprise. Et à ces affaires s’ajoutent la crainte de licenciements qui alimentent des jugements négatifs à l’égard des entreprises.
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Les affaires qui ont marqué les conversations des Français |
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Mai 2005 |
Le montant des indemnités de départ de Daniel Bernard, l’ancien Président de Carrefour |
58 |
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Octobre 2005 |
L’annonce par Hewlett-Packard de la suppression de 1240 postes en France |
61 |
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Mars 2006 |
La condamnation d’une entreprise ayant rompu un contrat nouvelle embauche sans justification |
35 |
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Février 2008 |
La condamnation de Total dans le procès de l’Erika |
47 |
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Avril 2008 |
La fermeture partielle du site ARCELOR de Gandrange en Lorraine |
36 |
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Octobre 2008 |
Le débat autour des parachutes dorés de certains grands patrons |
49 |
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Les discussions des Français au sujet des licenciements |
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Décembre 2007 |
Les délocalisations d’entreprises dues à l’euro |
35 |
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Novembre 2008 |
L’annonce de plans sociaux dans les entreprises |
58 |
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Février 2009 |
L’annonce de plans sociaux dans les entreprises |
55 |
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Mars 2009 |
L’annonce de plans sociaux dans les entreprises |
54 |
La responsabilité globale du système capitaliste…
Quelques mois après l’éclatement de la crise financière et économique, on pourrait croire, à la lumière des craintes des Français et en entendant certains responsables politiques, que, aux yeux de l’opinion publique, la crise est directement imputable aux entreprises, et notamment aux plus grandes d’entre elles. Pourtant les Français ne semblent pas les inculper directement. En effet, à en croire les résultats du sondage TNS Sofres sur les perceptions de nos concitoyens à l’égard de la crise, seules 18% des personnes interrogées considèrent que les grandes entreprises portent la principale responsabilité dans la crise, loin derrière les banques (58%) et les dirigeants politiques (41%). Un sondage réalisé par l’institut CSA au mois d’octobre ajoute un enseignement intéressant : si les Français n’oublient pas le rôle des établissements bancaires, des gouvernements et des dirigeants de sociétés dans la crise financière, c’est le système capitaliste dans son ensemble qui est pointé du doigt par 77% des personnes interrogées. Ainsi, à la lecture de ces deux sondages, il apparait que les Français émettent un jugement mesuré vis-à-vis des entreprises, personnage secondaire de la crise qui s’abat, mais néanmoins bras armé d’une idéologie capitaliste qu’ils veulent voir changer.
… n’empêche pas un souhait d’encadrement des entreprises
Les Français dans leur grande majorité souhaitent la mise en place de mesures visant à encadrer les pratiques des entreprises, notamment en ce qui concerne les rémunérations et les licenciements. D’après la vague de février 2009 du baromètre BVA Les Echos sur la politique économique, les Français considèrent que des mesures de régulation auraient un impact positif sur la situation actuelle. Au sujet de la rémunération du capital et des employés, il faut ainsi, d’après eux, rééquilibrer la répartition des bénéfices entre les patrons, les actionnaires et les salariés (69% de jugements positifs), plafonner la rémunération des actionnaires dans les entreprises qui reçoivent des aides publiques suite à la crise (53%), plafonner la rémunération des traders (51%). En matière d’emplois, le besoin d’encadrement se fait également ressentir, et ils se montrent majoritairement favorable aux mesures proposées : bien contrôler que les entreprises ne profitent pas de la crise pour licencier sans raison sérieuse (69%), exiger des entreprises qui reçoivent des aides publiques qu’elles ne délocalisent pas leur site de production (69%) et interdire aux entreprises de l’industrie automobile qui reçoivent des aides publiques de licencier (54%).
L’adhésion majoritaire à ces mesures souligne la volonté des citoyens d’un contrôle de l’entreprise par l’Etat.
Un élément est par ailleurs frappant dans ce sondage : les propositions faites par l’institut BVA montrent une image tronquée de l’entreprise et la résument à trois actions : rémunérer les patrons, les actionnaires et les salariés, licencier ou délocaliser et recevoir des aides publiques. Le résultat, peut-être, d’une image négative des entreprises dans les médias : en 2006, 53% des salariés interrogés par l’Ifop affirmaient que les médias insistaient plus sur les aspects négatifs de l’entreprise que sur les côtés positifs.
Une crise qui affecte particulièrement l’image des banques, du secteur automobile et de la grande distribution…
Aux yeux de nos concitoyens, certaines entreprises semblent plus coupables que les autres.
Premières coupables, les banques ont subi les foudres de l’opinion depuis l’éclatement de la crise financière. Jugées principales responsables de la crise dans le sondage TNS Sofres, elles connaissent aujourd’hui une forte dépréciation de leur image, comme en témoigne le baromètre d’image des grandes entreprises Ipsos – Posternak-Margerit. Principales victimes de la défiance généralisée, elles subissent des baisses moyennes de 20 points d’image positive, avec notamment -31 points pour BNP Paribas, -15 points pour LCL, -22 points pour la Société Générale ou -14 points pour le Crédit Agricole.
Les entreprises du secteur automobile, qui ont bénéficié d’aides conséquentes de la part de l’Etat, sont également maltraitées par les Français. Pourtant habituées aux premières places de ce classement, Citroën perd 28 points d’image positive et Peugeot 24 points. A l’inverse Renault dont l’image avait été très fortement écornée par les problèmes sociaux lors des vagues précédentes de ce baromètre (fermeture de Sandouville, suicides dans des usines) voit sa cote remonter mais reste classée parmi les mauvais élèves de ce classement (+10 points).
Enfin, autre secteur fortement touché par cette crise d’image, la grande distribution, jusque là épargnée par le jugement des Français, subit un revers conséquent : Intermarché et Carrefour perdent 11 points d’image et Auchan 10 points. Leclerc est à l’inverse relativement épargné puisque la cote d’image du distributeur fortement engagé dans la lutte contre la baisse du pouvoir d’achat ne se tasse que 3 points.
… et renforce l’attachement aux entreprises apparentées au service public
Dans ce contexte très difficile pour les entreprises (sur les trente entreprises testées, vingt-quatre voient leur image se déprécier), les grandes entreprises publiques ou assimilées, sont presque les seules à tirer leur épingle du jeu. Les Français montrent ainsi leur attachement au service public et à l’intervention de l’Etat dans la vie économique. EDF trône ainsi en tête du classement, avec une hausse de 3 points se cote d’image et celle de La Poste grimpe de 11 points et lui permet d’intégrer le top 10 des entreprises préférées des Français. En revanche, la SNCF, dont l’actualité a été marquée par des difficultés techniques et sociales, perd 5 points et reste dans le peloton de queue des entreprises testées.
Globalement il n’en reste pas moins que le climat actuel de suspicion et de méfiance qu’entretiennent les politiques et les médias à l’égard des entreprises, et surtout des grandes entreprises, ne semble pas trouver écho directement dans l’opinion publique. Quelques signes montrent néanmoins une situation de vigilance accrue de la part des Français. Une vigilance qui, alimentée par les scandales et la peur des plans sociaux, pourrait faire évoluer l’opinion publique vers un divorce plus marqué avec les entreprises, qu’elles soient françaises ou étrangères, grandes ou petites, éclaboussées ou épargnées par les scandales…
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Cet article est en tout point remarquable, car il sort des jugements habituels et péremptoires sur la vision que se font les français de l’entreprise en général et de ses dirigeants.Finalement il semblerait ,de mon point de vue, que les français ne manquent pas de bon sens et de modération, d’une part, et que d’autre part leurs conversations portent bien sur la vie économique, avec les jugements et les angoisses que celà comporte.
Une chose cependant reste encore à approfondir: « une entreprise, à quoi çà sert?» . Sur ce point, ou bien il existe des sondages et des enquêtes, dont les résultats mériteraient d’être mieux connus, ou bien c’est la grande inconnue.
En effet, on a souvent l’impression que, au travers de l’opinion ou des médias, l’entreprise ou la banque, est une institution distribuant du travail, que plus elle est grande, plus elle se doit d’être immuable dans le paysage local,et qu’elle n’a pas le droit de fermer un établissement, surtout si elle en ouvre un autre à l’étranger.Elle doit distribuer des salaires, et si ceux ci sont jugés insuffisants on fait la grêve, si les négociations sont réputées avoir échoué, et surtout si elle fait des bénéfices.
Mais la question de base: l’entreprise a-t-elle des clients qui paient, pour les produits offerts,le prix demandé qui permet de verser des salaires, parait une question incongrue. c’est pourtant la base du système qu’il soit capitaliste ou non, et tout programme de relance et de régulation qui ignorerait ce point,- tellement évident que personne n’en parle-, sera voué à l’echec quelles que soient les crédits alloués par les gouvernements.
Merci Daniel de votre commentaire.
Les sondages ont déjà posé la question du rôle de l’entreprise. Mais l’angle me parait un peu biaisé. Ainsi un sondage TNS Sofres proposait de choisir entre deux assertions : « le rôle des entreprises est avant tout de produire des biens et des services, de créer des emplois et de faire du profit ; la solidarité n’est pas de leur ressort » ou « le rôle des entreprises ne se limite pas à un rôle économique ; elles doivent aussi être citoyennes et intervenir dans le champ de la solidarité» . Les résultats donnaient 61% à la seconde vision. Mais la question ne mettant pas assez en balance les deux possibilités, et ne permettant pas de les prioriser, le choix revient presque à demander aux Français s’ils préfèrent la guerre ou la paix.
On peut pourtant imaginer que cette question est particulièrement structurante dans la construction des opinions en matière d’économie et de social.
Je trouve moi aussi cette relecture très intéressante. J’apprécie beaucoup l travail fait par votre équipe, qui permet de se replacer devant les derniers sondages, relire les questions, mettre les résultats en perspectives croisées.
Je retire de cet article et du retour sur les sondages quelques questions ; il me semble :
- que l’appartenance gauche-droite n’est pas franchement déterminante ;
- que, malgré tout le discours imposé sur la responsabilité sociale de l’entreprise, les sondés ne se sentent pas vraiment impliqués en tant que clients dans le système de l’entreprise ; ils se placent plus volontiers comme juges ou comme membres de la grande famille des salariés ;
- que, surtout dans le contexte de crise que nous connaissons, ils attendent de l’entreprise qu’elle contribue de manière encore plus visible au bien commun ; en d’autres termes, qu’elle ne peut faire prévaloir son intérêt individuel contre l’intérêt général (ce qui explique les préférences pour certaines entreprises publiques) ;
- que ceci se marque surtout par l’attention à l’emploi et au coût des produits/services.
Suis-je dans le vrai ?
Enfin aucune question ne porte sur l’arbitrage court terme/long terme, et c’est dommage. Car il fait partie de la responsabilité sociale de l’entreprise de ne pas perdre de vue les divers horizons de temps, alors qu’il semble qu’en temps de crise, seul le court terme soit un critère pour l’opinion.
@ Alaric III
Pour compléter cette analyse, on peut se poser une question : les sondages nous montrent que l’opinion impute une responsabilité non négligeable dans la crise aux politiques, et semblent attendre plus de l’entreprise. Est-ce que n’est pas en train de naître une tendance au recours aux corps intermédiaires de la société (entreprises, associations auxquelles l’opinion est très attachée, communautés que de nombreux sociologues voient monter) aux dépens d’un politique dont les Français doutent beaucoup ?
Autre question qui mériterait de trouver réponse : cette distance de l’opinion vis-à-vis des politiques ne semble pas avoir fait naitre de doutes par rapport à l’Etat en tant qu’institution et administration, comme le montre l’attachement au service public. Comment peut-on l’expliquer ?
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