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Les Français et le téléchargement sur Internet

Par Raphaël Leclerc

11 mars 2009 • Imprimer cet article Imprimer cet articleEnvoyer Envoyer

telechargement-sur-internetÀ peine le dossier de l’hôpital est-il, douloureusement, refermé, que l’Assemblée Nationale s’apprête à engloutir un nouveau « pavé ». En effet, le projet de loi « Création et Internet » est au menu de nos élus en ce début du mois de mars. Une nouvelle fois, le projet de loi est réclamé par la majorité des députés mais la direction à suivre demeure incertaine, ce qui explique une certaine confusion au sein même des groupes politiques.

 

Réformer la toile ?

 

Le débat portant sur le téléchargement illégal est une question que l’on évoque depuis l’éruption de l’Internet haut débit en France. Aujourd’hui, 17,8 millions de Français en bénéficient et les projets voulus par le Secrétariat d’Etat à l’Économie Numérique promettent un destin ascendant à ces technologies. Ce dossier est devenu une nécessité pour les pouvoirs publics sous peine de voir la création s’essouffler et peu à peu disparaître de nos écrans et de nos vies.
Les députés et les sénateurs ont conscience du besoin d’encadrer et de structurer l’offre sur la toile. Trois ans après la loi DADVSI, la loi « Création et Internet » souhaite lutter contre ce fléau ; pourtant il semble exister un décalage entre leur vision de l’outil Internet et celle que possède l’opinion publique.

 

Télécharger n’est pas jouer

 

Selon l’enquête publiée par le quotidien Métro et réalisée par l’institut TNS Sofres pour Logica, 20% des Français avouent télécharger des contenus musicaux, des films ou des logiciels sur des sites « peer to peer », c’est-à-dire illégalement. Le taux de réponse est de 29% pour les internautes et il atteint même 36% pour les « internautes quotidiens ». La première remarque que l’on peut faire concerne la corrélation qui existe entre le téléchargement et la « pratique » de l’outil Internet. Les récents progrès au niveau du haut débit, de la téléphonie et des capacités de téléchargements de nos équipements prédisent donc une explosion du téléchargement à moyen terme. On notera également que la proportion atteint 57% chez les 18-24 ans et on imagine qu’elle pourrait être encore plus importante chez ceux qui ont encore l’âge de se déguiser en pirate des mers.

L’élément important de cette enquête, la première réalisée sur le thème du téléchargement à proprement parler, concerne la méthodologie utilisée. En effet, si les enquêtes « online » semblent reproduire les résultats observés lors des enquêtes traditionnelles (téléphone), le choix du « face à face » est ici pertinent. En effet, un sondage qui traite des questions Internet et surtout de nos comportements à l’égard du téléchargement est par nature très difficile à analyser. Ainsi, tout comme la question posée, la question de la méthodologie est cruciale pour ne pas « construire une réalité ».

Toutefois, le chiffre indiquant les pratiques de téléchargement des internautes « modèles », ceux qui ne téléchargent pas et qui n’utilisent aucun programme illégalement, est sans doute moins représentatif de la réalité si l’on considère qu’il se télécharge chaque année 700 millions de titres musicaux et 164 millions de films… en langue française1 !

 

Un projet qui ne répond pas aux attentes de l’opinion

 

Le premier élément sur lequel l’ensemble de la classe politique s’accorde c’est le système de prévention global (mails puis courrier recommandé avant une pénalité) plutôt que la suspension de la ligne de télécommunications. Un sondage Ipsos paru en mai 2008 indique que 90% des personnes sont prêtes à arrêter le téléchargement s’ils recevaient deux alertes. Ce chiffre démontre que la décision des pouvoirs publics de se saisir de cette question fait véritablement réagir l’opinion. Cependant, on peut ici souligner les problèmes techniques qui se poseraient dans le cas d’une suspension totale d’une ligne de télécommunications « triple-play » (TV, Téléphone, Internet).

La création de l’Hadopi (Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la protection des droits sur Internet) semble aller à l’encontre de ce que souhaitent les Français qui dénoncent à 71 % que la protection de la vie privée sur Internet est insuffisante selon l’enquête Ipsos réalisée pour la CNIL en 2008. Le grand public semble, pour le moment se complaire dans un Internet du « tout gratuit » où l’universalisme et le droit à la connaissance doivent régner en maître. Cette vision presque infantile explique sans doute une partie du décalage qui existe entre les différentes parties prenantes sur ce sujet.

 

L’opinion ne fait pas toujours la loi

 

En 2005 l’institut Ipsos a réalisé une étude pour l’ADAMI (Administration des Droits des Artistes et Musiciens Interprètes) qui indiquait que 17% des Français étaient en faveur des poursuites judiciaires alors que 83% se déclaraient prêts à s‘abonner afin de légaliser le téléchargement. Mais sur ce sujet, plutôt qu’une opinion assez consensuelle, c’est le poids économique des grandes « majors » qui semble avoir dicté la législation et donc une certaine fermeté à l’égard des habitués du téléchargement illégal.

Dans cette enquête, un internaute sur deux (45%) affirmait avoir déjà visité les sites de téléchargement illégal mais seuls 50% de ces « visiteurs » disaient  avoir trouvé ce qu’ils y recherchaient. Toutes proportions gardées en raison de la différence de méthodologie, le décalage entre le résultat de cette enquête et les chiffres enregistrés par TNS Sofres met en évidence la prise de conscience qu’a permis l’émergence du débat ces dernières années. Pourtant, avec la pénétration toujours plus forte d’Internet dans nos vies la part de personnes ayant déjà téléchargé illégalement  demeure bien trop élevé pour qu’un simple outil législatif ne permette de la réduire.

Une enquête de l’institut Ipsos datant de mai 2008 résume bien la vision que l’opinion publique a du téléchargement. Seulement 36% des Français pensent que le téléchargement est la raison principale  de la baisse des recettes des auteurs et compositeurs.  Impunité, irresponsabilité ou inconscience de l’opinion publique, difficile de savoir ce qu’il faut lire derrière ce chiffre.

 

Ainsi, si le principe de réglementation d’un univers aussi immatériel que les contenus circulant sur Internet est aujourd’hui une nécessité pour le législateur et relativement admise par l’opinion, les réponses apportées actuellement soulignent la difficulté à prendre en considération la protection de la création artistique, le respect des libertés individuelles et surtout les habitudes comportementales liées à l’émergence de  l’Internet haut-débit.

 

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  1. La Tribune, mardi 10 mars 2009 [Revenir]


12 commentaires »

  • Ah oui mais oui mais pas forcément non ;-)
    « Seulement 36% des Français pensent que le téléchargement est la raison principale de la baisse des recettes des auteurs et compositeurs » : on ne parle dans le sondage que des ventes de disques, rien à voir avec baisse des recettes des auteurs et compositeurs : la vente de disque est une source de revenus parmi d’autres (concerts, derivés, sonneries de portable – oui ça rapporte un fric fou), qui peut en outre être impactée, comme d’autres produits de consommation, par des facteurs conjoncturels – pouvoir d’achat notamment. Qu’on se rassure je ne vais pas linker les 50 études qui disent que les auteurs gagnent et peuvent gagner de l’argent autrement ni celles qui montrent que la libre circulation des oeuvres entraîne une meilleure diffusion et in fine une meilleurs réumunération; no trolling here.
    Mais tout de même, « vision presque infantile » et « Impunité, irresponsabilité ou inconscience de l’opinion publique » ? Y a des gens sérieux derrière cette vision tout de même : Attali va mettre ses 40 bouquins en ligne gratuitement, Huffington Post lève dizaine de millions après dizaine de millions, jamendo ne marche pas si mal…
    Ne pourrait-on pas arguer du postulat contraire ? Et si le grand public avait simplement conscience que ce n’est pas parce qu’il télécharge 3 versions des démons de minuit pour la fête à tata de ce soir qu’il ne pourra pas aller voir delerm à l’olympia ?
    Autrement dit, le grand public ne se rendrait-il pas compte d’une part que cette loi marque en effet un certain décalage avec ses pratiques, mais surtout que l’on peut la voir comme la simple défense d’une corporation – qui ne fait pas si bien son boulot que ça – et pas de la création ?

  • Mes excuses sur la référence à Attali, clairement un fake lorsqu’on a passé + de 2 mn sur le site, et sur le ton peut-être plus polémique que constructif du comentaire.
    Indigestion d’HADOPI sûrement ;-)

  • D’accord avec Pied-à-terre, dire que la vision des Français ne peut traduire qu’ »impunité,irresponsabilité ou inconscience », c’est passer à côté des termes du débat et n’envisager les faits que du côté des anti-téléchargement.
    Droits d’auteurs, SACEM, etc., autant d’inventions et de dispositifs créés à l’origine pour défendre les droits des créateurs vs. les diffuseurs. En caricaturant, ceux-ci en businessmen avisés monnayaient le talent de ceux-là, qu’il fallait donc protéger d’une tendance naturelle à la rapacité…
    Mais dans la bataille actuelle, on a vraiment l’impression, au vu des gens qui montent en première ligne et des arguments avancés, que l’objectif est de protéger le chiffre d’affaires des diffuseurs (labels, distributeurs, etc.), et plus vraiment de se soucier des créateurs (artistes, interprètes, etc.) qui ne sont mentionnés qu’à titre d’alibi.
    Or un créateur peut encore tirer des revenus de son activité, téléchargement ou pas. Les exemples sont nombreux : autoédition et autopromotion, oeuvres en souscription, appel direct aux consommateurs (ce qu’Internet, qui ne sert pas qu’au piratage, permet également), accent mis sur le « live », etc. Encore faut-il créer de nouvelles structures, de nouveaux réseaux pour aider ces créateurs : nouvelles structures qui, justement, font peur aux anciennes qui craignent de voir leurs revenus/rentes de situation y être aspirés.
    Les tenants du téléchargement ne sont pas des irresponsables mais plaident pour un nouveau système de rémunération, plus performant, plus moderne et plus juste envers tous les acteurs. Il existe des pistes qui, à l’instar du modèle de bien des médias (ex. : les chaînes hertziennes gratuites moyennant une redevance annuelle + un financement pub), peuvent conduire à une juste rétribution des artistes tout en assurant la diffusion de leurs oeuvres.
    Le « live » est tout un enjeu en soi : si les jeunes se détournent par exemple de certains films qu’ils préfèrent télécharger, ils continueront d’aller au ciné parce qu’on n’y trouve pas la même chose (la « sortie ciné », l’expérience d’être ensemble : cf. cette étude pour la FNCF http://www.fncf.org/updir/1/Presentation_Etude_Jeunes.pdf). Même chose pour la musique : je télécharge l’album ou le single, mais je me rue au concert pour vivre une expérience unique que le téléchargement ne remplacera jamais.
    Pour terminer, je ne pense pas que les études citées ci-dessus soient suffisantes pour prendre la mesure du phénomène : les questions ont majoritairement été écrites d’un point de vue passéiste et assez peu informé. Il en résulte des résultats et des % difficiles à interpréter, voire générateurs de contresens…

  • @morningmeeting

    Vous m’ahurissez, plaider pour un nouveau système de rémunération en profitant de l’actuelle gratuité du système pour télécharger, parfois de manière massive, c’est soit l’expression d’un sentiment d’impunité, soit la marque de l’irresponsabilité, soit de l’insconscience. Je vais dans le sens de l’auteur sur ce sujet.
    A vrai dire, le thème du téléchargement oppose fortement les amis de M. Morningmeeting, internautes quotidiens, qui prônent une vision qu’ils veulent moderne (mais dont on aimerait connaître le détail), et des gens plus respectueux de la création artistique et plus généralement du fonctionnement de la société depuis le début de l’ère que nous vivons : pour posséder un bien, on doit le payer.

  • @zinedine zidane : je comprends votre point de vue et votre indignation, sauf que…
    1. Nulle part je n’ai écrit que je « profitais de l’actuelle gratuité du système pour télécharger », ce que je trouve choquant, comme vous. A titre personnel, je ne télécharge rien illégalement : ni film, ni musique, ni séries etc. J’ai testé Napster à ses origines il y a 10 ans, téléchargé une cinquantaine de MP3, et arrêté au bout de 15 jours : absurdité du principe et overdose de méga-octets + volonté que l’artiste, le créateur, justement, soit rétribué. J’utilise Deezer (plateforme légale) pour découvrir et autrement, j’achète des CDs (on doit encore être 2 ou 3 en France, j’en fais partie). Si possible, directement auprès de l’artiste (bonne vieille VPC via le net), de façon à ce qu’il touche le maximum d’argent pour son oeuvre, non amputée des commissions des distributeurs, promoteurs, etc.
    2. Mais, précisément, en contrepartie de mes achats (acte volontaire et militant pour que les artistes que je soutienne soient rétribués), j’apprécie, voire même je commence à exiger, que l’artiste apporte quelque chose de plus : une édition limitée, un packaging soigné, un accès à des bonus…
    3. Le détail de ma « vision » (je ne prétend pas redéfinir tout le secteur à moi seul, rassurez-vous) est là : j’achète tout légalement en attendant une mutation du système, que j’imagine autour d’un panachage des systèmes suivants :
    - une licence globale et une sorte de « prélèvement à la source » (comme la redevance télé), équitablement répartie entre créateur, diffuseur, promoteur
    - un système de mise en relation directe avec le créateur (sur le bon vieux modèle des livres en souscription, on a des albums en souscription, etc.), ou bien, si le créateur n’a pas le talent commercial pour défendre directement ses intérêts face aux consommateurs, un intermédiaire type plateforme de mise en relation qui fasse la prod et la promo
    - un effort pour développer les modes spécifiques, non « propriétaires », et à valeur ajoutée, des oeuvres crées et diffusées : le « live » dans la musique, l’avant-première du film en présence de l’équipe, le one-man show sur scène, spectacles vivants, performances… tout cela a de l’avenir et peut tirer l’ensemble de la filière vers le haut en termes de qualité !
    Moralité : j’accepte le débat, mais, cher zinedine zidane, souvenez-vous de la règle élémentaire de l’Internet : rester courtois, factuel, et ne pas inférer n’importe quoi d’après une lecture trop rapide ou erronée de la contribution de quelqu’un d’autre :-)

  • @zinedine zidane

    « Pour posséder un bien, on doit le payer » : certes, mais seulement si ce bien est exclusif. La reproduction n’est pas du vol (voir éconoclaste sur ce point).
    Au delà, ce n’est pas à mon sens la possession qui est en cause. Qui peut prétendre posséder une chanson ? On en possède, en tant que public, au mieux une reproduction sur un support (K7, CD, MP3…). En ce sens, la production artistique se rapprocherait plus d’un bien commun, non exclusif et non rival; à l’instar de l’éclairage public.

    Reste la question des nombreux artistes qui donnent leurs oeuvres. Font-ils oeuvre de mécénat ? Ou s’agit-il, comme morningmeeting le soupçonne, d’un « produit d’appel » aux autres prestations qu’ils proposent ?

  • La question du téléchargement libre fait débat sur la toile, au parlement et partout où les contenus sont récupérés par des individus. Les enquêtes indiquent que les Français sont prêts à payer pour télécharger mais il est aujourd’hui impossible de se résoudre à ce mode de fonctionnement lorsque l’on sait qu’au nom de « la liberté de circulation » de nombreux internautes trouveront le moyen de passer outre. la vraie question que l’on peut se poser est celle de l’avenir de la création. Le futur est sans doute celui d’un téléchargement libre et gratuit ou les annonceurs proposeront des publicités avant téléchargement. Comme pour beaucoup de projets de loi il serait plus intéressant de réfléchir à une solution qui contenterait tout le monde car l’attirail législatif semble bien faible face à ce genre de questions.

  • 57% des 18-24 ans téléchargent, cette statistique s’établit sans doute à 70% pour les 14-18 ans.
    C’est un pratique ancrée. Alors que nous achetions des « single » à la Fnac les adolescents téléchargent c’est un fait. Internet c’est potentiellement une menace pour la création musicale à CT mais cela représente surtout un immense océan d’opportunité à LT. La création sort du joug des majors comme en témoigne le succès de sites tels que nomajormusic.com ou mymajormusic.com.
    Si Internet et la musique sont actuellement en froid ils vont nécessairement se marier et je doute qu’Hadopi (on dirait le nom d’un logiciel pour enfant) célèbre la messe.

    Le modèle demeure à trouver la solution adoptée est réductrice, utopique, technologiquement impossible à mettre en place. Une fois de plus on légifère pour complexifier.

    à lire l’interview de Pierre KM dans le JDN

    http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/interview/meme-sans-le-telechargement-illegal-le-modele-de-l-industrie-du-disque-ne-tient-plus-la-route.shtml

  • @pied-à-terre : tout à fait d’accord. Dire : « pour posséder un bien, il faut le payer », c’est assimiler la création, la production et la diffusion des oeuvres artistiques à la production de pommes de terre ou de boulons. Or il y a des spécificités propres à la création artistique. Des pans entiers de la création artistique en France vivent légalement, et même s’épanouissent, sur des modèles économiques autres que l’échange marchand standard : revenus publicitaires (créations radiophoniques, télévisées…), subventions publiques ou mécénat privé (FRAC, galeries…), événementiel( spectacle vivant…). Est-ce être irresponsable que de montrer les vertus de ces modèles, et de souhaiter qu’ils soient généralisés, là où les anciens modèles sont battus en brèche par les nouvelles technologies ?
    @ Raphaël : tout à fait d’accord aussi, il faut travailler à réconcilier tous ces points de vue, mais surtout permettre aux artistes de vivre et travailler sereinement.

  • [...] discussion originelle est visible à cette adresse. En voici extrait l’intégralité du commentaire qui fournit la matière à ce billet : Vous [...]

  • @Morning meeting, pied-à-terre

    J’apprécie la facilité avec laquelle vous introduisez le débat. Postulat de départ : on ne possède qu’une représentation d’une oeuvre, pas l’oeuvre, donc un principe de possession classique ne s’applique pas à la création artistique.
    En affirmant ceci en introduction, vous limitez trop le débat. Je vous dit que pour posséder un bien, il faut le payer, je ne parle pas de posséder l’oeuvre justement, mais sa reproduction (car seul l’auteur est propriétaire de l’oeuvre, quoi qu’en dise). Je reprends donc mon postulat de départ de manière plus explicite : pour posséder une reproduction d’une oeuvre, il faut la payer… C’est plus clair ainsi ?
    Bref, avec ce postulat de départ, chers amis, vous faites, me semble-t-il, une erreur d’interprétation face à la loi.

  • Le principal argument du gouvernement est le suivant : le « piratage » est du vol et empêche les artistes d’être rémunérés à leur juste valeur pour leur travail. D’abord la première partie de l’argument est avancée à l’aide de comparaisons du genre : pirater, c’est comme voler une voiture, voler à l’étalage, de préférence quelqu’un de faible et sans défense. Non, juridiquement, ce n’est pas du vol. L’oeuvre étant immatérielle, le pirate ne dépossède personne d’un objet. L’oeuvre étant numérisée, ce n’est qu’une copie que le « pirate » télécharge. Le vol soustrait, le « piratage » multiplie l’oeuvre. Qui n’a jamais lu le livre prêté par un collègue, ou regardé le DVD d’un ami, sans rétribuer les ayant droits ? La seule différence c’est que le « pirate » conserve une copie de l’oeuvre. La plupart du temps, le pirate n’aurait pas acheté cette oeuvre, de toutes manières. Et de nombreuses fois, l’écoute ou le visionnage de l’oeuvre incite le pirate à acheter de la musique ou aller voir en salle l’oeuvre incriminée ou une oeuvre du même auteur. Ce n’est donc pas du vol, mais une simple contrefaçon. Très en dessous juridiquement donc de l’apocalypse décrite par la ministre. De plus, les majors déplorent leur baisse de bénéfices. Pour le cinéma, c’est faux. Le film le plus piraté a fait le plus d’entrées en salles et le plus de ventes DVD. Oui, mais rétorqueront les majors, le marché du CD est moribond et les morceaux en vente sur les plateformes ne décollent pas. Là, voyez-vous, il faudrait qu’elles s’interrogent. Sur leur immobilisme : les jeunes ne se voient plus offrir de lecteurs de CD, mais des lecteurs MP3. Comment voulez-vous qu’ils achètent une galette de de polycarbonate, cela ne rentre pas dedans. Ces galettes sont en plus hors de prix, surtout pour la qualité proposée. Et tout le monde sait bien que sur la dizaine de morceaux proposée sur un CD, un ou deux retient l’attention du consommateur mélomane. C’est d’ailleurs ce qui se passe sur internet, où les jeunes achètent à l’unité. Donc un ou deux morceaux se vendent bien, tandis que les autres périclitent. C’est la rançon du succès : les jeunes n’achètent plus alors que ce qui leur plaît. Plus de vente forcée d’une dizaine de morceaux à la fois juste pour acheter le titre phare de l’album, seul « écoutable »… L’obsolescence du support et le choix de la qualité expliquent la baisse de revenus des majors. Et cela ne fera que s’amplifier avec les offres gratuites sponsorisées par la publicité : les jeunes – et les autres – n’écoutent que ce qui leur plaît. Par contre, ces écoutes sont prescriptrices : ils affluent ensuite aux concerts des artistes qui leur ont démontré leur talent. Que dire d’une vedette des années soixante, qui n’a plus fait de tubes depuis longtemps et qui ne vivra que de son travail passé et d’une subvention de son ami président d’un million d’euros ? Est-ce rémunérer l’artiste à sa juste valeur ? Apparemment non. Quant à ce gouvernement qui juge que les artistes sont, avec le CD, rémunérés à leur juste valeur, ils prennent les consommateurs pour des ignorants : les artistes et compositeurs récupèrent des miettes. Alors que l’offre sur Internet gonfle leurs entrées en concerts, et les nouvelles formes numériques et modernes de distribution sur Internet leur permet une meilleure rémunération. Si leur travail est bon, les gens écoutent en streaming et achètent. Cela vexe les majors qui sont alors exclues du marché. Ce qui coince, c’est que les majors veulent aussi rester les intermédiaires sur Internet et capter la majorité des bénéfices à leur profit. Le prix du morceau reste donc trop élevé, favorisant le streaming, ou plus simplement le « piratage ». En fait le gouvernement ne veut pas voir la réalité en face et passer à l’économie numérique moderne. Il se précipite, avec la majorité qui ne veut se renier malgré ses échecs successifs, dans l’immobilisme et la répression, ce qui ne peut que nuire à son image – si c’était encore possible d’avoir une image plus rétrograde – et surtout aux artistes, qu’il oppose aux internautes. Le projet de loi ne rapportera rien de plus aux artistes et compositeurs, à part ruiner la carrière de ceux qui n’ont pas compris ce qu’était l’état de la société actuelle. Et le mépris de ce gouvernement pour le parlement européen qui s’est clairement prononcé contre la coupure Internet est grave. Cette nouvelle usine à gaz répressive fait pencher la balance au profit des majors et des intérêts des grand groupes privés, en instaurant une nième institution dispendieuse, inefficace et arbitraire qui ne sanctionnera que les petits, ceux qui n’ont pas les connaissances pour contourner un dispositif obsolète bien avant son vote. Par contre, ce sera encore une loi inutile et aussi peu efficace que la DAVSI. Et comme pour les DRM, blocages numériques censés faire diminuer le piratage, les plus embêtés seront ceux qui auront fait le choix de la légalité. Les vrais pirates ont déjà des moyens pour se camoufler, ou mieux, engorger le système en usurpant l’adresse IP des internautes honnêtes. Le vote de cette loi HADOPI est donc une très mauvaise affaire : pour l’image de la majorité, pour l’image des auteurs compositeurs, pour l’image de l’internaute assimilé systématiquement à un malfaiteur, pour la profession artistique en entier. Une très mauvaise affaire pour le contribuable qui va devoir payer une usine à gaz supplémentaire inefficace, lui qui paie déjà une taxe pour la copie privée, même si le CD, le DVD, le MP3, le disque dur ne sert qu’à stocker son propre travail. Comment des parlementaires sensés peuvent-ils donner dans le panneau d’un gouvernement dont le seul but est d’accumuler des mesures répressives arbitraires qui sont rejettées petit à petit partout dans le monde, ou inefficace dans les pays similaires ou une poignée de possédants veulent « faire des exemples », en rajoutant hypocritement « pédagogiques ». On sait qu’à chaque fois que l’on accole deux adjectifs raisonnables, ils se transforment en hystérie liberticide. Alors trois… « Exemples gradués pédagogiques », cela signifie en effet que ce ne seront pas des exemples, les pirates continueront encore, que la graduation sera inexistante, avec des coupures injustifiées et massives, et que l’effet sera tout sauf pédagogique. Exemples gradués pédagogiques, cela sonne comme « démocratie populaire » : on sait qu’il s’agit en effet d’une dictature impopulaire. Mais la majorité a le don de renverser toutes les valeurs républicaines et de précipiter la société dans l’immobilisme retardataire avec un activisme hyperactif débridé. Il faudrait plutôt, en ce moment, éviter le vol, par une minorité de dirigeants d’entreprises voyous, du fruit légitime du travail des salariés. Voilà un vrai vol jamais puni, et même incité par le bouclier fiscal, doux euphémisme pour les cadeaux fiscaux aux plus riches.

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