Tendances de société

Question aux salariés français : Alors heureux ?

Par Adeline Merceron

Une crise économique et sociale dont la France peine à sortir, des indicateurs de reprise fébriles, des perspectives de croissance peu engageantes, un taux de chômage qui se stabilise après une hausse continue depuis le début de l’année 2008, une réforme des retraites qui a laissé des traces dans l’opinion, des 35 heures remises en question, des heures supplémentaires défiscalisées sur la sellette, la liste des évènements liée de près ou de loin à la question de l’emploi, du travail et des travailleurs est longue.

Gérard Mermet dans son ouvrage Francoscopie 2010 « Tout sur les Français » écrit : « l’évolution de l’environnement social, économique et technologique et la très forte croissance du chômage depuis 2008 ont modifié l’image du travail dans la société, dans le sens d’un renforcement des inquiétudes pour l’avenir. Malgré les difficultés dans l’obtention d’un emploi, ou plus probablement à cause d’elles, le travail reste une valeur importante pour les Français. Il est la clé de l’indépendance financière et familiale et contribue largement à l’existence sociale ». Face à cet univers professionnel en perpétuelle évolution, aujourd’hui difficile d’accès et intransigeant, il est de bon ton de s’interroger sur l’état d’esprit de cette population active salariée.

Des salariés satisfaits de leur sort

On a coutume de lire que les Français sont des râleurs, des insatisfaits, et récemment « les champions du monde du pessimisme ». Pourtant, il semblerait que dans ce tableau peu flatteur (à juste titre ou non), les salariés (qui représentent 89% des actifs, soit un peu plus de 45% de la population française âgée de plus de 15 ans selon les dernières données de l’Insee) se distinguent en se déclarant particulièrement satisfaits de leur condition et de leur situation professionnelle. De nombreuses études publiées récemment en attestent. Ainsi, dans le baromètre Ipsos « Bien-être et motivation des salariés français », près des trois quarts se déclarent satisfaits de leur situation professionnelle en général. Parmi eux, 63% attestent même être « très satisfaits », une proportion stable depuis 2007. L’Ifop mesurait en juin dernier dans son baromètre de la mobilité professionnelle que 80% des salariés étaient satisfaits de leur métier, 76% du contenu de leur travail et 63% se disaient « motivés dans le cadre de leur travail ». Outre cette satisfaction, les salariés français expriment également un fort sentiment de fierté à l’égard de leur entreprise (71% selon l’observatoire du travail publié en mai par BVA) et d’attachement (67%) à leur entreprise. Ce sont dès lors, huit Français sur dix qui déclarent aller au travail avec plaisir « tous les jours ou presque » (52%) ou du moins « assez souvent » (28%) .

Une vision globale positive à nuancer

On entend par salarié « toute personne qui s’engage à exécuter un travail, à temps plein ou à temps partiel, pour le compte d’un employeur, en contrepartie d’un salaire ou d’un traitement. Le salarié s’engage pour une période limitée ou indéterminée ». Cette définition recouvre donc toute une palette de réalités aussi diverses les unes que les autres. Aussi, si cette satisfaction majoritaire semble encourageante voire rassurante sur l’état du monde professionnel, toutes les catégories de salariés ne partagent pas le même enthousiasme par rapport à leur situation et tous ne sont pas égaux dans leur condition de salariés. Au risque d’enfoncer des portes ouvertes on comprend aisément que cette satisfaction « de façade » est corrélée à de nombreux facteurs tels que la catégorie socioprofessionnelle, le type de contrat de travail, l’ancienneté d’exercice, le temps de travail hebdomadaire, le secteur ou le statut de l’entreprise (privé ou publique) ou encore sa taille (PME vs grandes entreprises de plus de 250 salariés). Autant de critères qui influencent les perceptions.

Quelques chiffres tout de même pour étayer ce constat :

- La motivation au travail, partagée par 63% des salariés, varie en intensité entre les différentes catégories de salariés. Dans l’industrie, « seuls » 53% des salariés et 54% des ouvriers se sentent motivés dans leur travail, tandis qu’à l’inverse, les cadres (72%), les salariés travaillant plus de 45 heures par semaine (74% à 76%) et ceux ayant commencé leur vie professionnelle depuis moins de 3 ans (79%) font montre d’une motivation nettement plus conséquente que la moyenne. Notons que sur cette notion de motivation au travail, le type de contrat, la taille et le statut de l’entreprise n’ont que peu d’incidences.
- En revanche, ces caractéristiques sont beaucoup plus clivantes dans l’appréciation de la situation professionnelle. Tandis que le niveau de satisfaction moyen des salariés s’établit à 65% sur ce point, les cadres (75%) et les salariés du public (77%) se distinguent en étant particulièrement satisfaits. A l’inverse, parmi les plus insatisfaits, sont sur-représentés les ouvriers, les salariés du privé, ceux à temps partiel et surtout les signataires d’un CDD.

… mais alors le salarié français est-il si heureux que ça au travail ?

Ces écarts de perception entre les différentes catégories de salariés laissent à penser que cette appréciation positive d’ensemble à l’égard de la situation professionnelle affichée est loin d’être unanime et de faire consensus au sein de la population active salariée. De nombreuses études vont dans ce sens et nous permettent d’émettre quelques réserves dans cette appréciation générale positive. Le rapport au travail des salariés français s’avère bien plus complexe et diffus qu’il n’y paraît. Aussi, parmi les zones d’ombre les plus souvent évoquées par ces actifs figurent :

- Le stress : 61% des salariés se déclarent stressés dans le cadre de leur activité professionnelle et 47% expriment même être affectés par un niveau de stress élevé. Ce stress des salariés analysé dans un précédent article « Stress au travail : « Aime ta boîte … et puis quoi encore ? » prend sa source dans de nombreuses situations quotidiennes auxquelles sont confrontés les salariés. Ainsi, à titre d’exemple, on apprenait récemment dans une enquête de l’Ifop que 89% des salariés approuvaient l’idée selon laquelle la mesure de la performance au sein des entreprise est génératrice de stress pour les salariés » (42% « tout à fait d’accord »).

- Le manque de reconnaissance et de perspectives : Lorsque sont soumis différents aspects de la vie professionnelle aux salariés pour qu’ils évaluent le niveau de satisfaction qu’ils en retirent, « la reconnaissance du travail effectué par la hiérarchie » se classe traditionnellement en fin de tableau. Elle devance toutefois de peu les perspectives d’évolution professionnelle (respectivement 52% et 43% de satisfaction). En terme d’évolution, ces deux dimensions sont en net recul depuis 2007, époque où les chiffres du chômage en France étaient en baisse constante depuis 2003 et enregistrait l’un de ses niveau les plus bas depuis les années 1980 (respectivement -20 et -13 points en trois ans). Autrement dit, à l’heure où l’on observait une embellie sur le front de l’emploi, les salariés se montraient bien plus satisfaits quant à ces notions de reconnaissance et de perspectives d’évolution.

- La rémunération : Plus encore que ces deux précédents aspects, la rémunération apparaît systématiquement comme la dimension qui recueille les taux de satisfaction les plus faibles (seuls 43% des salariés interrogés par l’Ifop se déclarent satisfaits de leur rémunération -soit le dernier élément cité. Cette satisfaction s’établit à 64% chez les cadres et à 34% chez les ouvriers). Il s’agit par ailleurs de l’élément «le plus important dans le travail » (57% de citations devant l’intérêt du travail et l’ambiance avec les collègues) et du plus essentiel lorsqu’il s’agit de changer d’entreprise. 68% des salariés en parlent comme de l’élément qui compterait le plus dans le choix d’un nouveau poste.

Que penser alors de cette satisfaction manifeste révélée par ces actifs salariés qui dans le même temps pointent de vrais éléments d’insatisfaction ? Plusieurs éléments de réponse peuvent être avancés :

- Une définition du travail qui diffère. Dans l’enquête réalisée par TNS Sofres « Les Français et le goût du travail », à la question de la définition du travail, les réponses sont très éclatées et réparties en trois tiers. 36% des salariés voient dans le travail un moyen d’épanouissement personnel (une perception partagée par 47% cadres), 34% un moyen de trouver sa place dans la société et 31% une contrainte pour gagner de l’argent (51% chez les ouvriers). Les perceptions du travail étant aussi variées, les critères d’évaluation et d’appréciation diffèrent indéniablement. Tous les salariés ne prennent pas en compte les mêmes éléments dans l’évaluation de leur situation professionnelle.
- Une satisfaction relative « par défaut » du type savoir apprécier ce que l’on a. Le contexte économique et social actuel est source d’inquiétude pour une forte proportion de salariés (41% d’entre eux craignent de perdre leur emploi ; 48% chez les ouvriers), ces dernier ayant par ailleurs bien conscience qu’il est à l’heure actuelle difficile de changer d’emploi (79%) et d’entreprise (76%). En outre, d’après le baromètre des préoccupations des Français, l’inquiétude relative à l’emploi et au chômage est passée de 57% en juillet 2008 à un taux record en mai 2009 (79%). Depuis, ce niveau d’inquiétude demeure élevé surpassant les autres préoccupations testées et oscille autour de 75%.

Si l’on compare avec leurs dirigeants, les salariés français n’ont qu’une influence très limitée dans les prises de décisions politiques, économiques et juridiques relatives à l’évolution des entreprises françaises. Et pourtant, cette frange de la population pèsera lourd dans quelques mois quand il s’agira de désigner le prochain Président. Aussi, si la satisfaction qu’ils expriment aujourd’hui sur leurs conditions professionnelles est majoritaire, cette tendance pourrait s’inverser au cours du débat si des mesures comme les 35 heures, les heures supplémentaires défiscalisées ou d’autres mesures appréciées des salariés se retrouvaient malmenées dans le débat pré-électoral.



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