Le contrôle direct des parlementaires par les internautes-citoyens : contrepoids démocratique ou vindicte populaire ?
Par Marc-André Allard
Directeur d’études chez Brain Value (Etudes & planning stratégique) - Maître de conférences à Sciences-Po Paris
28 mai 2009 •
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M. Christian Paul, Mme Sylvia Pinel, ou encore M. Jean Dionis du Séjour : depuis quelques temps, certains députés français sortent de l’ombre et connaissent une gloire médiatique (ou une infamie…) inhabituelle. C’est que, prenant appui sur les possibilités offertes par le web, des citoyens ont décidé de s’organiser pour contrôler à leur tour le travail des parlementaires, et mettre ces informations à disposition du public.
Activité en séance, niveau de contribution aux groupes, commissions ou autres organes de travail, présence lors des votes, etc. : les indicateurs d’activité de chaque député sont passés au crible, et une fiche de synthèse nominative est publiée sur un site web. Deux sites en particulier connaissent un franc succès : le site Parlorama, qui décortique l’activité des députés européens, et le site Députés Godillots, créé à l’occasion du débat à l’Assemblée Nationale sur la loi HADOPI.
Ces initiatives soulèvent pourtant de nombreuses questions. Sur le fond de la démarche, ces sites doivent faire attention à garder une démarche intègre, non partisane, bien intentionnée, et à ne pas alimenter plus encore la défiance et le discours du « tous pourris ». Sur la forme (d’ailleurs indissociable du fond), il est notamment indispensable pour les animateurs de ces sites de garantir l’exactitude des informations recueillies et publiées, et de s’assurer du choix des bons critères dans l’évaluation du travail des élus.
Or, cela représente un travail important, gourmand en temps d’enquête et en connaissances de la vie politique, des institutions, des textes de lois, etc. Un obstacle partiellement levé par la mise en commun des ressources et des expertises bénévoles permise par Internet, mais qui fait naître un autre doute : qui sont justement ces contributeurs ? Qui anime le site, et qui participe à la mise en ligne des informations ? Et dans quel esprit, selon quels principes directeurs ? Autant de questions auxquelles les animateurs de ces sites essaient d’apporter le maximum de réponses, afin de lever tout doute sur l’intégrité de leur démarche.
Faire en sorte que cette « note de participation » échappe au syndrome de la « note de gueule », bien connue des anciens écoliers que nous sommes tous, est un premier écueil. Un déploiement de moyens adaptés pourrait permettre de le contourner. Mais ce principe d’évaluation, louable en soi, se heurte à un second écueil, plus fondamental.
En effet, le principe d’évaluation directe par les citoyens ne tient que par une exigence de transparence maximale, où chacun doit être en mesure, à tout moment, de contrôler la contribution de chacun. Ainsi l’élu est contrôlé par le citoyen-internaute, lui-même contrôlé par ses pairs… Et gare à l’élu qui ne voudrait pas jouer le jeu, comme cette députée qui cherche à faire retirer sa fiche du site Députés Godillots. Elle se retrouve ainsi, contrairement à son souhait initial, pleinement exposée sous les feux de la rampe ! Voir à ce propos le fameux « effet Streisand » : parfois, le meilleur moyen d’attiser une polémique est de vouloir y mettre un terme discrètement…
Dans cet exemple, la ligne d’argumentation développée par les animateurs de Députés Godillots est éclairante : suite à la rédaction de sa fiche, le débat s’instaure sur l’activité de la députée (via les commentaires du site), et elle est donc invitée à venir participer à ce débat, plutôt que de recourir à des moyens juridiques pour tenter d’y mettre un terme.
Encore une fois, l’idée à l’origine de ces sites est novatrice et digne d’intérêt. Mais un malaise subsiste cependant. Des citoyens se rassemblent et créent, de leur propre initiative, un espace dont ils ont eux-mêmes posé les grands principes. Ils y exposent, selon leurs règles, le détail de l’activité d’une personne publique qui, si elle y trouve à redire, est en quelque sorte « sommée » de se plier au jeu et d’accepter de répondre en faisant elle-même usage de ces outils…
Il y a donc, à la base de cette bonne idée, quelque chose de l’ordre de la sommation, de l’injonction un peu brutale à comparaître et à venir débattre dans une arène choisie, et même conçue, par d’autres, selon des règles et un ton qui leur est propre. En dehors de la valeur de provocation et d’exemple de ces initiatives, s’agit-il vraiment de la meilleure façon de lutter contre l’absentéisme parlementaire, et de réconcilier les citoyens avec leurs élus ? Il est permis d’en douter…







Bonjour et merci pour votre revue de notre modeste initiative.
Vos critiques vis-a-vis des règles préconçues pour le débat vis-a-vis des élus, si elles me semblent un peu dures, sont légitimes et compréhensibles. Pour autant, je ne suis pas sur de saisir quelle autre forme pourrait prendre ce type de débat du fait de l’inexistence d’une plateforme nationale de contact direct entre les élus et les citoyens. Notre site se propose effectivement comme un échantillon, mais nous ne sommes pas des professionnels et la chose ne peut évidemment être parfaite.
Je souhaiterais cependant apporter une critique concernant les objectifs supposés de note site auxquels vous faites référence à la fin de votre texte : comme nous l’expliquons à de nombreuses reprises dans différents argumentaires sur le site, notre initiative n’a pas pour but de lutter contre l’absentéïsme ou de dénoncer une paresse supposée des députés. Cela n’est absolument pas l’objet, au contraire: nous trouvons la polémique sur l’absentéïsme infondée, et nous pointons au contraire le présentéïsme passif, muet et perméable aux débats, de certains députés présents sur ordre qui viennent non participer mais simplement voter pour assurer a out moment le fait majoritaire, biaisant ainsi radicalement la recherche du consensus que l’on est en mesure d’attendre de débats parlementaires dans une démocratie représentative.
Roux pour DéputésGodillots.info
@Roux : Merci de votre réaction et de venir proposer vos arguments pour faire avancer cette discussion !
Je trouve intéressant et révélateur que vous postuliez immédiatement qu’on ait besoin « d’une autre forme de débat » Vous le rappelez vous-même : nous fonctionnons en « démocratie représentative ». Cela veut dire qu’il existe des moyens par lesquels les élus rendent compte aux électeurs, et que ces moyens sont très encadrés. Le premier d’entre eux : le choix de réélire ou pas un représentant, au vu du bilan de son mandat. En postulant qu’il manque aujourd’hui une « plateforme nationale de contact direct entre élus et citoyens », vous faites donc l’hypothèse implicite que ces mécanismes de représentation indirecte ne fonctionnent plus. Certains députés sont passifs, aux ordres, et ne servent plus l’intérêt général mais la ligne du parti. Il faut donc redonner aux citoyens un moyen d’interpellation directe (=> le contrepoids démocratique). On pourrait contester ce raisonnement. Mais, précisément parce que vous le tenez pour acquis, de manière implicite, vous vous trouvez dans la position de faire « irruption », « intrusion », d’interpeller un peu brutalement. Vous êtes ainsi, au sens politique premier du terme, « révolutionnaire ».
Ne vous y trompez pas : c’est cela qui rend votre initiative novatrice et même séduisante, d’un certain point de vue. Il y a, comme je l’écrivais plus haut, une « valeur de provocation et d’exemple » qui n’est pas négligeable.
Là où j’éprouve tout de même une sorte de malaise, c’est dans la contradiction entre cette posture révolutionnaire et votre souci (légitime) d’être aussi factuel, objectif et impartial que possible. A parcourir votre site, j’ai l’impression que vous êtes toujours sur le fil du rasoir. J’ai décrit plus haut comment, à mon avis, votre ligne d’argumentation face à Mme Pinel trahissait vos gènes révolutionnaires et poil à gratter. Deux autres exemples qui m’ont laissé songeur : le choix graphique d’apposer des tampons « député godillot » sur certains visages (on dépasse le constat factuel pour émettre un jugement de valeur), et les commentaires sur le site, dont beaucoup déclinent le thème du « tous pourris » (=> la vindicte populaire). Vous me direz que vous n’êtes pas tout à fait responsable des commentaires, ce que je comprends, mais le ton subtilement sarcastique employé dans certains de vos articles peut résonner comme une invitation à se lâcher à certaines oreilles…
En définitive, je ne sais pas comment juger des intentions et des objectifs de votre site : trop « éditorialisé », caustique et divertissant pour être une source d’information impartiale, mais également trop soucieux d’une certaine neutralité et légitimité pour pouvoir se déguster en connaissance de cause, façon Canard Enchaîné… Ce positionnement « entre deux » vous dessert, et m’amène donc à émettre des doutes sur votre contribution à la lutte contre les phénomènes que vous dénoncez, comme le présentéisme passif (passons sur l’absentéisme, qui en effet n’est pas le sujet de votre site en particulier).
Bonjour,
Personnellement, j’adore le site « godillots.info qui est un très bon site. Vous trouvez l’idée « révolutionnaire » mais…L’est elle tellement ? En lisant les deux derniers ouvrages de M. GALLO, on apprend, en effet, que nos ancêtres avaient les méthodes beaucoup plus radicales !
Aujourd’hui, il est très difficile pour un citoyen de se faire une idée globale du mandat de son parlementaire. Les médias ne l’y aident pas…Et la seule véritable « source » si je puis dire, c’est l’élu lui même !
Beaucoup de nos élus confondent les termes « ami » et « vassal ». L’idée de godillots.info…C’est de leur faire comprendre la différence, si nécessaire avec quelques coups de semonce de la part des électeurs du député visé.
Quant à la « vindicte populaire »…Pardon, mais un élu qui ne veut pas être sous les fourches, se gardent de montrer le mauvais ex. Nombreux sont les parlementaires « bien notés » à faire leur « pub » via des classements, annotations, et c’est très bien. Je ne vois pas pourquoi il faudrait laisser, complaisemment, salir le Parlement….Par la faute de quelques élus incapables d’être dignes de la France.
Le site « godillots.info » a l’avantage de nous donner un aperçu de ce que font les élus – libres à eux de venir se justifier : après tout, les médias « traditionnels » ne font rien de plus ou de moins avec leur classement que de « noter » Ministres ou élus…Et lesdits élus ont droit de se justifier (idem, avec par ex, la récente enquête du magazine « Capital » où les élus prennent leur plume pour se justifier)
Les élus ne comprennent pas qu’ils ont un devoir d’exemplarité. Car ils font plus que faire la loi et la voter. Ils incarnent la France.
Pour reprendre l’expression utilisée dans le film « la véritable histoire de Cendrillon », on se doit de rappeler, parfois, aux élus : « vous êtes les plus privilégiés des privilégiés. En conséquence, il vous est demandé de vous soumettre, plus que tout autre, aux charges qui sont les vôtres ».
Ou encore…Pour reprendre celle de la première Assemblée Nationale « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».
Nos élus devraient savoir l’Histoire de notre pays. On attend pas d’une reine qu’elle « fasse » reine, mais qu’elle se « conduise » en reine. On attend pas non plus d’un élu qu’il « fasse » élu, mais soit digne de l’honneur qui lui est fait, d’incarner la France.
@seb Bonjour ! Ce site est tout à fait digne d’intérêt, c’est certain. Manier les piques et la critique, à la façon d’un Canard Enchaîné, est divertissant et salutaire. La référence « révolutionnaire », vous l’avez compris, n’est pas péjorative, elle renvoie au sens premier du terme, politique, mais historique également. Vous mentionnez la première Assemblée de 1789, c’est bien cela que j’avais en tête.
En revanche, la posture « donneuse de leçon » est plus douteuse, je ne suis pas certain qu’elle fasse avancer le débat (en dehors de son rôle de poil à gratter). Elle me semble plus un symptôme que quelque chose va mal dans le lien entre les Français et leurs représentants, qu’un remède à proprement parler.
Voyons comment les débats évoluent, sur ce site comme sur les autres, car ils sont de plus en nombreux, et nous saurons si ces expériences de vie démocratique sur le web apportent une contribution de qualité !