Europe – International

1992 / 2012 : 20 ans de réflexion

Par Nicolas Fert

20 ans après le traité de Maastricht, ratifié de justesse à l’époque (51,04%), un sondage IFOP/Fiducial/Figaro nous révèle cette semaine qu’une large majorité de personnes en âge de voter à l’époque se prononceraient aujourd’hui contre le traité : 55% déclarent ainsi qu’ils voteraient « non », 31% qu’ils voteraient « oui », 14% ne se prononçant pas.

Une longue évolution de Maastricht à 2005

Surprenant à première vue, ce retournement est en réalité la suite logique d’une évolution longue de l’opinion en France sur la question européenne, cristallisée en 2005 autour du référendum sur le traité constitutionnel européen. Le sentiment pro-européen faiblement majoritaire au début des années 1990 s’est ainsi progressivement érodé pour laisser place à une défiance croissante, particulièrement prégnante chez les catégories populaires, plus touchées par le ralentissement économique généralisé en Europe de l’Ouest, ou les sympathisants de partis contestataires.

La fracture apparue en 2005, notamment au sein de l’électorat de gauche, ne s’est pas refermée et pourrait jouer un rôle important dans les mois et années à venir, mettant François Hollande et Jean-Marc Ayrault dans une situation politique des plus compliquées. L’élection de l’ancien Premier secrétaire du PS n’a ainsi pas suffi à réconcilier les gauches qui s’étaient affrontées en 2005. Le sondage précédemment cité sur le traité de Maastricht renvoie presque aux mêmes équilibres politiques qu’il y a 7 ans : si les sympathisants de droite parlementaire et du Modem restent largement favorables au traité, celui-ci est massivement rejeté au FN et au Front de Gauche tandis qu’il continue de diviser profondément la gauche de gouvernement. 49% des sympathisants du PS voteraient aujourd’hui « non » contre 43% votant « oui », l’équilibre étant à peu près le même chez ceux des Verts (47% de « non » contre 46% de « oui »).

Un risque politique et sociologique pour le PS

Les conséquences politiques d’une ratification rapide du nouveau traité budgétaire européen peuvent donc être assez problématiques au vu de la profonde perplexité de l’électorat socialiste face à l’Europe, tiraillé entre sa gauche et son centre. Le risque est d’ailleurs autant politique que sociologique pour François Hollande, qui peut se couper à cette occasion d’une partie de l’électorat qui a pourtant favorisé son élection : les catégories populaires, 70% des ouvriers ayant ainsi voté pour lui au second tour de l’élection présidentielle (sondage jour du vote CSA/L’Humanité). Une ratification rapide du traité devrait avoir des conséquences auprès de ces Français, puisque 80% des catégories populaires souhaitaient dans un récent sondage CSA/L’Humanité la tenue d’un référendum (tout comme 72% des Français).

Se concilier cet électorat populaire en prenant la voie d’une ratification rapide sera donc difficile tant le désamour des plus défavorisés envers la construction européenne semble profond : 79% des ouvriers estiment par exemple que l’UE va dans une mauvaise direction depuis le traité de Maastricht (tout comme 67% des Français) tandis que 66% considèrent que l’euro a été plutôt un handicap dans la crise (tout comme 45% des Français, sondage IFOP/Fiducial/Figaro déjà cité). Considérant que la construction européenne telle qu’elle s’est faite depuis Maastricht est en partie responsable de l’ampleur de la crise sociale en France les catégories populaires, ou tout du moins une bonne partie d’entre elles, risquent d’être peu réceptives au discours de responsabilité budgétaire mobilisé par le gouvernement pour justifier son engagement en faveur du traité. Seules 28% des catégories populaires sont ainsi favorables à « une intégration européenne renforcée avec une politique économique et budgétaire unique » alors que 72% souhaitent « moins d’intégration européenne et des politiques économiques et budgétaires propres à chaque Etat ».

Un facteur d’instabilité pour le système politique

Cette remise en cause de l’orientation de la construction européenne n’est cependant pas seulement une épine dans le pied des gouvernants socialistes. La ratification du traité européen de 2005 malgré le refus référendaire avait été vécue comme un passage en force anti-démocratique par les tenants du « non », les records d’abstention aux dernières élections intermédiaires semblant montrer la fracture toujours grandissante entre les Français et leurs élus. Si les élections présidentielles de 2007 et 2012 ont momentanément permis de remobiliser les électorats de gauche et de droite, la question européenne vient aujourd’hui interroger les équilibres même à l’intérieur des deux camps.

Les débats autour de la ratification du traité peuvent en effet remettre en cause pour longtemps l’idée d’unité à gauche ou à droite. Si le problème parait évident à gauche, où le PS doit composer avec un ancien allié déjà rentré en opposition et même avec des divisions internes au parti, il est également présent à droite. Alors que beaucoup de ténors de l’UMP multiplient les appels vers l’électorat populaire du FN, la position de l’UMP et du centre-droit vis-à-vis du traité est diamétralement opposée à celle défendue par Marine Le Pen. Indéfectiblement attachés à un traité qu’elle considère héritée de l’action de Nicolas Sarkozy, la droite et le centre-droit sont en ce sens beaucoup plus proches des positions du Parti socialiste que du Front National, luttant résolument contre l’idée d’intégration européenne, tant au plan économique que culturel.

Des lignes politiques qui bougent mais sans se fixer

La question européenne est donc un facteur de complexification considérable de la vie politique française, le clivage gauche / droite se voyant remis en cause par un nouveau clivage dont les forces en présence sont elles aussi floues. Car si l’on voit mal le PS et l’UMP faire campagne commune pour le Traité quatre mois après les déchirements de la présidentielle, le camp du « non » est encore moins uni, la gauche radicale et l’extrême-droite ne faisant cause commune qu’au jeu des circonstances. Si les sympathisants du Front de Gauche et du FN se rejoignent en effet pour s’opposer au nouveau traité budgétaire, ceux-ci ont en revanche des attitudes bien différentes sur d’autres aspects de la construction européenne.

Alors que Marine Le Pen a ainsi fait de la sortie de l’euro un point essentiel de son programme, ce n’est pas le cas du Front de Gauche : seulement 32% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon souhaitent le retour au franc quand celui-ci est désiré par 79% des électeurs de Marine Le Pen. Ces électorats se distinguent donc par l’idée même qu’ils se font de la construction européenne : les sympathisants du FG pensent ainsi en majorité que l’appartenance à l’UE est une bonne chose pour la France (47% contre 38%) tandis que ceux du FN pensent très largement le contraire (21% contre 58%). Les sympathisants du FG sont par ailleurs les plus favorables, même minoritairement, à l’entrée de la Turquie (37%) alors que ceux du FN y sont presqu’unanimement opposés (96%).

La vie politique française semble au final continuer de subir les conséquences de la séquence européenne de 2005, l’UMP ou le PS n’ayant pas durablement réussi à remobiliser les partisans du « non » sur la question de l’intégration européenne. D’où ce paradoxe toujours non résolu : si le PS ou l’UMP sont ponctuellement capables de rallier une majorité de Français derrière un projet et restent de fait les deux seules forces majoritaires, ils sont aujourd’hui incapables de parler à la France du « non », elle aussi majoritaire mais dont certaines aspirations ne trouvent d’écho que chez des partis minoritaires.

Demain, l’abstention ?

Sept ans après 2005, la classe politique paye donc toujours le rendez-vous démocratique raté de l’époque, les catégories populaires oscillant entre abstention et vote contestataire, seuls les grands rendez-vous présidentiels recréant périodiquement le clivage gauche / droite traditionnel. Ce dernier reste pourtant aujourd’hui le seul capable de structurer le paysage politique français, aucune recomposition de grande ampleur ne semblant en cours à gauche, au centre ou à droite. Face à cette inertie et en l’absence de référendum sur le traité, le risque est grand de continuer à constater des taux d’abstention records lors des élections intermédiaires, et peut-être à terme lors des échéances nationales, à moins d’un spectaculaire rebond de l’économie ou d’une refondation inattendue à gauche ou à droite.

20 ans après Maastricht, la question européenne est donc devenue un facteur d’instabilité dans le système politique français, les divergences apparues autant à gauche (communistes, chevènementistes, socialistes divergents) qu’à droite (séguinistes puis FN) posant des questions n’ayant pour l’instant toujours pas trouvé de réponses durables.



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