Tendances de société

Bruno Derrien : « L’arbitrage et ses erreurs contribuent à écrire la légende du football »

Par Bruno Derrien

Délits d’Opinion : Depuis quelques saisons on entend des critiques, notamment de la part de consultants sportifs, sur le niveau de l’arbitrage en France. Cela vous semble-t-il justifié ? Comment l’expliquez-vous alors que ¾ des Français estiment que les erreurs d’arbitrage font partie du jeu ?

Bruno Derrien : « Il faut tout d’abord souligner que cette enquête a été réalisée auprès de tous les Français, qu’ils soient ou non amateurs de football. Ainsi, il n’est pas surprenant de noter qu’ils partagent une opinion bienveillante envers l’arbitre, perçu comme le maitre du jeu, pièce indispensable à la pratique du sport. Ce sondage donnerait vraisemblablement des résultats différents s’il était réalisé auprès d’amateurs ou de supporters de football, par exemple le lendemain d’un PSG-OM chahuté sur le plan de l’arbitrage.

Sur la fréquence et la virulence des critiques, j’ai le sentiment que cela a toujours été le cas. En effet, les propos de Thierry Roland il y a plus de 30 ans résonnent encore pour beaucoup d’arbitres européens. Au football comme dans beaucoup de sports, les athlètes ont tendance à gagner grâce à leur propre mérite et à s’incliner à cause des adversaires ou de l’arbitre. Personnage central et tout puissant sur le terrain, l’arbitre a fréquemment été visé pour expliquer la défaillance d’une équipe.

Enfin il faut également avoir en tête le contexte dans lequel évolue l’arbitrage français depuis plus d’une décennie. En effet, depuis les années 2 000 l’arbitrage français a été miné par un clanisme autodestructeur ce qui a eu pour effet de tenir les arbitres français écarté des grandes compétitions européennes jusqu’à ce que récemment la tendance ne s’inverse. Ce contexte permet d’expliquer pourquoi la critique des consultants a parfois été plus facile alors que le monde du football connaissait les déboires de la profession ».

 

Délits d’Opinion : Les Français estiment que le métier d’arbitre est de plus en plus difficile, notamment à cause du comportement de certains joueurs mais aussi de leurs dirigeants. Comment l’expliquez-vous ? Y voyez-vous un lien avec l’évolution de notre société ?

Bruno Derrien : « C’est indéniable. L’arbitre est le détenteur de l’autorité sur le terrain, il est celui qui fixe le cadre du jeu, qui juge et qui, le cas échéant, va sanctionner. La difficulté à exercer cette mission lors des matchs de football se situe au même niveau que les difficultés des magistrats ou des policiers dans la vie de tous les jours.

La société est aujourd’hui plus violente, les incivilités sont en hausse et surtout la visibilité de ces actions est accentuée par les médias et Internet. Cette évolution se constate dans la rue mais aussi dans le monde de l’entreprise, à l’école, à la maison et aussi sur les terrains de football. Le rectangle vert n’est pas un sanctuaire et ne fait que refléter la violence de la société dans laquelle nous vivons. Le football est  victime de la violence de la société et surtout pas l’inverse.

Cette violence est ainsi de plus en plus visible sur la personne de l’arbitre, y compris en Ligue 1. En effet, il n’est malheureusement plus surprenant de voir des arbitres encerclés par dix joueurs, contraints de reculer de plusieurs pas pour ne pas se voir déséquilibrés. Cette attitude est inimaginable dans le rugby, le handball ou le basketball. Pour beaucoup c’est un élément à lier aux enjeux financiers mais le football reste l’exception dans le monde du sport où la seule culture de la contestation ne peut expliquer cette situation.

Pour lutter contre cette dérive il est urgent de reprendre les bases au niveau des centres de formation et dans les écoles de football où les jeunes construisent leur défiance à l’égard du détenteur de l’autorité sur le terrain. Ce travail doit permettre de redonner de la légitimité e aux arbitres en s’assurant notamment que les joueurs maitrisent mieux les règles, toutes les règles, de ce sport ».

 

Délits d’Opinion : L’étude confirme que l’image des arbitres est moins bonne. Pensez-vous que les arbitres pourront résister encore longtemps face à la pression insistante qui vise à introduire la vidéo ?

Bruno Derrien : « La place prise par le sport et au premier rang le football est telle qu’une évolution me semble inéluctable. Les enjeux financiers sont devenus trop importants et les parties prenantes ne peuvent accepter qu’un match ou une compétition ne se décident sur une erreur humaine. C’est donc le questionnement même du libre arbitre qui est en jeu et dont on peut imaginer que de nombreux acteurs préféreraient qu’il soit réduit.

Les cas récents comme le but refusé à F. Lampard en 2010 face à l’Allemagne vont inévitablement faire bouger les choses. La FIFA a ainsi déjà fait un pas en faveur de la vidéo en développant une variante du « Hawk-Eye » qui permet de vérifier si un ballon a bien franchi la ligne de but.

Les règles du jeu vont évoluer comme elles le font depuis toujours mais l’adaptation progressive ne devrait pas aller vers la mise en place du « tout vidéo ». En effet, la mobilisation de nombreux porte-parole, comme Guy Roux ou Michel Platini, contre un football qui perdrait son rythme originel devrait garantir le maintien du facteur humain qui ne dispose que de quelques secondes pour prendre sa décision.

Certes la vidéo et les nombreux ralentis sont en mesure de supprimer les erreurs mais il faut garder à l’esprit que l’arbitrage, lui aussi, fait partie du jeu et contribue à écrire, parfois de manière injuste, la légende de ce sport ».



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